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Theresa Senft texte 2

On-line version: http://www.constantvzw.com/cyberf/book/articles.php?pg=art18

Presque tous les matins, j’entame la journée dans un coffee shop. Souvent, seule la promesse d’un café, même un mauvais café américain, parvient à m’attirer hors du lit. Et à New York, les coffee shops sont à peu près ce qui ressemble le plus à un espace public. J’aime m’asseoir parmi mes voisins, boire mon café en silence, écouter les autres discuter, qui eux-mêmes discutent du monde qui m’entoure.

Non pas que je sois une fanatique de la sphère publique-loin de là. Ma vie publique, en tant que femme, déborde de défis auxquels je ne suis normalement pas préparée à faire face dès le matin. Par exemple, bien que je comprenne que les mères puissent se réunir dans les coffee shops et discuter de tactiques et autres stratégies de gardes d’enfants, je ne me sens pas spécialement concernée par leur conversation, n’ayant moi-même pas d’enfants. Par ailleurs, je ne vais pas boire mon café seule afin de rencontrer des hommes (ou même des femmes); je ne suis pas plus disponible pour servir de thérapeute gratuite à quiconque désire discuter de ses problèmes avec une chouette fille dès la première heure. Bien que je sois tout à fait capable et même prête à adopter de tels rôles à des heures plus tardives, je tiens à les éviter jusqu’à ce que je sois parfaitement cafféinée. Être une femme socialement acceptable exige une certaine préparation. Chez moi, c’est une règle, en tout cas.

Franchement, je préfère avoir une vie publique "médiatisée", filtrée. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles je me sens très bien sur l’Internet et rêve souvent d’une vie quotidienne qui ressemblerait plus à la vie du Net. Par exemple, je trouve que ce serait merveilleux d’avoir une touche "delete" implantée chirurgiquement dans la bouche. J’aimerais que le monde soit muni d’une touche "escape" pour échapper aux viols, discriminations ou grossesses non-désirées. Et, parfois, j’aimerais pouvoir faire une pause et "log off", sortir de mon genre, de ma race, de ma sexualité, de mon angoisse. En public, je me comporte d’une façon farouchement "pro-femme". Cela me semble nécessaire car vivre mon malaise, mes doutes ou mon angoisse en public équivaut à me mettre potentiellement en danger. Mais lorsque je suis parmi mes amis, parmi d’autres féministes, c’est une autre histoire que je raconte.

Chaque fois qu’une correction de programme (un patch) est offerte pour remédier à une quelconque erreur dans les systèmes d’exploitation Microsoft, je repense à la théorie et à la pratique féministes contemporaines. En langage informatique, un "patch" est un morceau de code qu’on distribue aux usagers afin de corriger un problème au sein d’un logiciel plus vaste. D’habitude, Microsoft distribue ses patchs sans jamais admettre publiquement que son software est défectueux dès le départ. En fait, les problèmes des softwares Microsoft représentent sans doute l’un des secrets publics les plus importants à ce jour. Et pourtant, en tant qu’usagers, que pouvons-nous faire? Les statistiques montrent que 90% des systèmes d’exploitation sont liés à Microsoft. Bon… Il ne nous reste qu’à télécharger la correction, et la vie continue.

Pour moi, le féminisme fonctionne de la même façon. On écrit de nouveaux livres; on lance de nouveaux projets; aujourd’hui, on étudiera la théorie lesbienne et européenne; demain, la pratique féminine post-coloniale et anti-corporate; bientôt, la critique "transsexuelle" (transgender) et la critique axée sur les moins-valides. Chaque mois, je télécharge le matériel ad hoc des sites Web ad hoc, et j’ai l’impression de recevoir la dernière correction d’un programme fondamentalement défectueux baptisé féminisme. Mais ne vous méprenez pas. Je ne prône pas l’abandon du projet féministe. Selon moi, aucun autre n’a d’intérêt. Mais, je l’avoue, de temps à autre, lorsque je suis seule ou parmi mes amies les plus proches, il m’arrive d’exprimer mon "vrai" désir. Je veux cesser d’appliquer des rustines à mon système défectueux. Je voudrais être entière, complète, sans brèche. Appelez ça le désir d’être une Femme Version 2.0.

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